Je n’ai lu l’article de Robert Redeker qu’après la polémique qu’ont suscitée les menaces de mort à son encontre et je tiens à exprimer mon indignation devant cet islam des fatwas, cet islam d’ignorants qui s’arrogent le droit de dire le bien et le mal.
Aux menaces de mort, préférons la confrontation d’idées. Mon islam n’est pas savant mais il est du moins tranquille. En terre d’islam, je serai d’ailleurs peut-être montré du doigt comme un incroyant. Mais je reste culturellement musulman – certains diront " musulman modéré " (ah ! l’expression détestée !) – Pour autant, je me suis senti blessé par les propos de ce professeur de philosophie qui pullulent d’inexactitudes, de généralisations grossières et de platitudes, certes argumentées, mais qui relèvent avant tout, et on le sent tout le long du texte, d’une haine viscérale de l’islam.
Car le texte de Robert Redeker publié dans le Figaro du 19 septembre 2006 est un véritable manifeste d’islamophobie au sens propre du terme, “peur panique de l’islam”. L’auteur explique qu’après le communisme, l’islam serait désormais le mal du siècle, qu’il serait un encouragement à la violence. Robert Redeker dénie à l’islam toute valeur positive : “[celui-ci] tient la générosité, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la liberté de la femme et des mœurs, les valeurs démocratiques pour des marques de décadence”. La faiblesse argumentative de Redeker réside dans la schématisation grossière qu’il fait de l’islam, dans sa méconnaissance de l’histoire et des peuples musulmans. Il résume l’islam à ce qu’il en perçoit aujourd’hui et aux bribes d’histoire qu’il est allé chercher pour conforter ses impressions. On peut tout trouver dans un texte, mais on n’y trouve que ce qu’on cherche : oui, la violence existe dans le Coran ! non, le Coran n’y est pas réductible ! De même pour l’Ancien Testament et la Torah ou pour le Nouveau Testament et le Talmud !
Et l’islam n’est pas réductible à un livre, ni même à une religion. Il s’agit aussi d’une civilisation multiforme portée par des peuples différents au cours d’une histoire relativement courte au regard des deux grands autres monothéismes. L’islam d’aujourd’hui subit certes des influences nauséabondes. Mais il s’agit somme toute d’un phénomène " normal " pour qui cherche à appréhender le temps long de l’Histoire et les grands équilibres géopolitiques. En un siècle, les armées musulmanes parties d’Arabie ont pénétré en Inde à l’Est et sont arrivées en France à l’Ouest. En même temps qu’une doctrine se construisait, un Etat devait s’édifier. A l’opposé, le christianisme a mis presque trois siècles pour sortir de la clandestinité et s’imposer comme religion officielle en Occident. En ce qui concerne le judaïsme, l’espoir d’un Etat unitaire réunissant tous les juifs n’est véritablement né qu’avec le sionisme à la fin du 19ème siècle. En islam, la séparation entre pouvoir politique et religion est beaucoup plus ténue puisque les deux se sont construits de pair, l’un reposant sur l’autre et inversement. Jésus et Moïse n’ont pas été des chefs de guerre ni des chefs d’Etat. Soit. Mais Mahomet a dû organiser la communauté des croyants en nation. Car l’islam n’est pas apparu au sein d’un empire florissant comme celui des Pharaons ou celui de Rome, mais au beau milieu d’une région que se partageaient plusieurs clans rivaux et que le Prophète a pu soumettre. Le dogme s’est construit en même temps que grossissait la communauté des croyants, en même temps que se forgeait un empire. Dès lors, l’islam est bien plus qu’un texte. C’est aussi un système de valeurs sociales, une culture et une civilisation qui ont eu leurs périodes de gloire. Est-il besoin de citer l’Empire ottoman qui, à bien des égards, entra dans la modernité avant les autres puissances européennes, la science d’Avicenne et le raffinement des Mille et une nuits, ou encore l’intelligence politique de Saladin ? Certes, le Monde musulman est aujourd’hui, et depuis longtemps, en crise : chute de Grenade (1492), campagne d’Egypte (1798) et débuts de la colonisation (1830), indépendances déçues ou inachevées (des années 1930 à aujourd’hui), échec des nationalismes panarabes de la mort de Nasser (1970) à la radicalisation de Saddam Hussein (1980). Et aujourd’hui, de la révolution iranienne en 1979 à la période ouverte par le 11 septembre 2001, le Monde musulman s’est engouffré dans l’impasse islamiste.
" Islamisme ", le mot est enfin prononcé ! Quelques précisions sont ici nécessaires : l’islam ne saurait être réduit à l’islamisme de même que le judaïsme ne saurait être réduit au sionisme. Islamisme et sionisme sont avant tout des doctrines politiques qui s’appuient sur des identités religieuses. Une autre nuance s’impose : entre islamistes radicaux et islamistes réformateurs, les uns prônent la violence, les autres acceptent le compromis. Mais une chose reste claire : l’islamisme s’accommode mal des valeurs laïques de la République française. Pour autant, le remède n’est pas dans la stigmatisation de l’islam, ni en tant que religion ni en tant que communauté. Il n’est pas non plus dans la négation d’identités tellement visibles mais tellement taboues, et il n’est surtout pas dans l’amalgame haineux. L’islam de France souffre de maux qui lui sont propres : des populations aux identités bafouées et humiliées se tournent presque naturellement vers la religion pour retrouver un peu de dignité, presque pour se justifier. Et la religion ne relève plus alors du domaine privé ; elle devient revendication. N’y cédons pas, mais écoutons et comprenons le malaise qu’elle cache. Les banlieues qui s’enflamment forment, à l’épreuve du terrain, les terroristes de demain. Prenons-y garde ! Refusons l’escalade et tendons la main à ceux qui ont grandi sous le soleil de France sans jamais en voir le sourire. Laissons la haine aux ignorants et, surtout, n’y perdons pas notre philosophie !
Aux menaces de mort, préférons la confrontation d’idées. Mon islam n’est pas savant mais il est du moins tranquille. En terre d’islam, je serai d’ailleurs peut-être montré du doigt comme un incroyant. Mais je reste culturellement musulman – certains diront " musulman modéré " (ah ! l’expression détestée !) – Pour autant, je me suis senti blessé par les propos de ce professeur de philosophie qui pullulent d’inexactitudes, de généralisations grossières et de platitudes, certes argumentées, mais qui relèvent avant tout, et on le sent tout le long du texte, d’une haine viscérale de l’islam.
Car le texte de Robert Redeker publié dans le Figaro du 19 septembre 2006 est un véritable manifeste d’islamophobie au sens propre du terme, “peur panique de l’islam”. L’auteur explique qu’après le communisme, l’islam serait désormais le mal du siècle, qu’il serait un encouragement à la violence. Robert Redeker dénie à l’islam toute valeur positive : “[celui-ci] tient la générosité, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la liberté de la femme et des mœurs, les valeurs démocratiques pour des marques de décadence”. La faiblesse argumentative de Redeker réside dans la schématisation grossière qu’il fait de l’islam, dans sa méconnaissance de l’histoire et des peuples musulmans. Il résume l’islam à ce qu’il en perçoit aujourd’hui et aux bribes d’histoire qu’il est allé chercher pour conforter ses impressions. On peut tout trouver dans un texte, mais on n’y trouve que ce qu’on cherche : oui, la violence existe dans le Coran ! non, le Coran n’y est pas réductible ! De même pour l’Ancien Testament et la Torah ou pour le Nouveau Testament et le Talmud !
Et l’islam n’est pas réductible à un livre, ni même à une religion. Il s’agit aussi d’une civilisation multiforme portée par des peuples différents au cours d’une histoire relativement courte au regard des deux grands autres monothéismes. L’islam d’aujourd’hui subit certes des influences nauséabondes. Mais il s’agit somme toute d’un phénomène " normal " pour qui cherche à appréhender le temps long de l’Histoire et les grands équilibres géopolitiques. En un siècle, les armées musulmanes parties d’Arabie ont pénétré en Inde à l’Est et sont arrivées en France à l’Ouest. En même temps qu’une doctrine se construisait, un Etat devait s’édifier. A l’opposé, le christianisme a mis presque trois siècles pour sortir de la clandestinité et s’imposer comme religion officielle en Occident. En ce qui concerne le judaïsme, l’espoir d’un Etat unitaire réunissant tous les juifs n’est véritablement né qu’avec le sionisme à la fin du 19ème siècle. En islam, la séparation entre pouvoir politique et religion est beaucoup plus ténue puisque les deux se sont construits de pair, l’un reposant sur l’autre et inversement. Jésus et Moïse n’ont pas été des chefs de guerre ni des chefs d’Etat. Soit. Mais Mahomet a dû organiser la communauté des croyants en nation. Car l’islam n’est pas apparu au sein d’un empire florissant comme celui des Pharaons ou celui de Rome, mais au beau milieu d’une région que se partageaient plusieurs clans rivaux et que le Prophète a pu soumettre. Le dogme s’est construit en même temps que grossissait la communauté des croyants, en même temps que se forgeait un empire. Dès lors, l’islam est bien plus qu’un texte. C’est aussi un système de valeurs sociales, une culture et une civilisation qui ont eu leurs périodes de gloire. Est-il besoin de citer l’Empire ottoman qui, à bien des égards, entra dans la modernité avant les autres puissances européennes, la science d’Avicenne et le raffinement des Mille et une nuits, ou encore l’intelligence politique de Saladin ? Certes, le Monde musulman est aujourd’hui, et depuis longtemps, en crise : chute de Grenade (1492), campagne d’Egypte (1798) et débuts de la colonisation (1830), indépendances déçues ou inachevées (des années 1930 à aujourd’hui), échec des nationalismes panarabes de la mort de Nasser (1970) à la radicalisation de Saddam Hussein (1980). Et aujourd’hui, de la révolution iranienne en 1979 à la période ouverte par le 11 septembre 2001, le Monde musulman s’est engouffré dans l’impasse islamiste.
" Islamisme ", le mot est enfin prononcé ! Quelques précisions sont ici nécessaires : l’islam ne saurait être réduit à l’islamisme de même que le judaïsme ne saurait être réduit au sionisme. Islamisme et sionisme sont avant tout des doctrines politiques qui s’appuient sur des identités religieuses. Une autre nuance s’impose : entre islamistes radicaux et islamistes réformateurs, les uns prônent la violence, les autres acceptent le compromis. Mais une chose reste claire : l’islamisme s’accommode mal des valeurs laïques de la République française. Pour autant, le remède n’est pas dans la stigmatisation de l’islam, ni en tant que religion ni en tant que communauté. Il n’est pas non plus dans la négation d’identités tellement visibles mais tellement taboues, et il n’est surtout pas dans l’amalgame haineux. L’islam de France souffre de maux qui lui sont propres : des populations aux identités bafouées et humiliées se tournent presque naturellement vers la religion pour retrouver un peu de dignité, presque pour se justifier. Et la religion ne relève plus alors du domaine privé ; elle devient revendication. N’y cédons pas, mais écoutons et comprenons le malaise qu’elle cache. Les banlieues qui s’enflamment forment, à l’épreuve du terrain, les terroristes de demain. Prenons-y garde ! Refusons l’escalade et tendons la main à ceux qui ont grandi sous le soleil de France sans jamais en voir le sourire. Laissons la haine aux ignorants et, surtout, n’y perdons pas notre philosophie !
Mardi 24 octobre 2006
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Par Par Souleïman Bencheikh ,étudiant à Sciences Po Paris pour le Journal Hebdo.


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